Séminaire LAGON (LAnGage et ONtologie)

"Explorer les limites de la phénoménologie de la médecine", Juliette Ferry (Paris IV)

Résumé

                 La phénoménologie de la médecine est une sous-discipline populaire de la philosophie de la médecine. Son enjeu est à la fois descriptif et prescriptif : il s'agit pour ses auteurs (Toombs 1987, 1988, 2001 ; Carel 2008, 2011, 2012 ; Svenaeus 2000, 2009) d'une part d'utiliser les ressources conceptuelles de la phénoménologie pour décrire la pratique médicale, et d'autre part de proposer, grâce à ce point de vue phénoménologique, une amélioration de la médecine. Ces approches phénoménologiques se développent au sein d'un mouvement général dans la philosophie de la médecine, qui vise à humaniser la médecine, c'est-à-dire selon leur terme, à dépasser ce qu'elles considèrent comme la crise actuelle de la médecine (Marcum 2008). Selon ces auteurs, le modèle de la médecine occidentale, qu'ils appellent biomédecine ou « médecine scientifique », ne permet pas de prendre en compte le patient dans son individualité et sa subjectivité, déshumanisant ainsi – selon leur terme – la médecine. Par subjectivité, ils entendent l’ensemble des aspects psychologiques, émotionnels et sociaux, c’est-à-dire selon leur vocabulaire, les aspects proprement humains. La médecine actuelle – la biomédecine – présupposerait une thèse réductionniste (désignée par ces auteurs sous le terme imprécis de « naturalisme ») selon laquelle seule l'aspect physique et biologique compte, réduisant ainsi le patient à son corps physique et objectif. Face à cela, la phénoménologie permettrait au contraire de remettre au cœur des préoccupations la subjectivité des patients, notamment selon ces auteurs, grâce au primat donné par la phénoménologie à l'expérience subjective. Havi Carel écrit par exemple que
"(…) la phénoménologie – la description de l'expérience vécue – est l'approche la plus utile pour améliorer et prolonger l'approche naturaliste de la maladie (…) L'importance donnée par la phénoménologie à l'expérience du patient et à l'environnement profondément humain de la vie quotidienne, présente une nouvelle approche de la maladie." (Carel 2008 : 10).[1]
La phénoménologie a ainsi deux rôles : d'une part prêter ses concepts à la description de la pratique médicale (ci-dessus par exemple, « l'expérience vécue »), et d'autre part prescrire une nouvelle pratique médicale fondée sur l'apport de la phénoménologie. L’approche phénoménologique permettrait au médecin de comprendre l’expérience de son patient – rendant possible selon ces approches, le développement d’une relation d’empathie – et ainsi d’améliorer la prise en charge des ses « problèmes existentiels » (Toombs 1987 : 235).
                  Je montrerai dans un premier temps en quoi la critique du naturalisme menée par ces approches pose problème. D’une part, la définition de ce qu’elles appellent le naturalisme est largement imprécise, ignorant la distinction usuelle entre versant métaphysique et versant méthodologique du naturalisme. Appliquée à la médecine, cette distinction est pourtant cruciale : le sujet est-il l’existence de la maladie ou la compréhension de celle-ci ? D’autre part je montrerai que le naturalisme tel qu’il est définit par ces auteurs correspond en réalité à un épouvantail caricatural : il s’agira de montrer qu’il est réducteur de refuser au naturalisme toute prise sur l’expérience subjective – c’est-à-dire en leur terme, les aspects psychologiques, sociaux et émotionnels.
                  Ma seconde partie traitera d’un problème non moins important : le manque de rigueur dans l’utilisation de la phénoménologie et de ses concepts qui caractérise cette littérature. Je montrerai d’une part que ces approches présentent la phénoménologie de façon réductrice car elles l’identifient et la cantonnent à l’étude de l’expérience subjective. D’autre part, je m’attarderai sur plusieurs concepts phénoménologiques utilisés dans la littérature et qui font l’objet de contresens.  Il s’agira d’étudier dans cette dernière partie la fidélité de ces approches à la phénoménologie. Au terme de ma présentation, le rôle de la phénoménologie dans la philosophie de la médecine se trouvera changé : il ne sera plus question d’améliorer la pratique médicale grâce à la simplification problématique de concepts phénoménologiques (par exemple le concept d’empathie), mais au contraire de poser des questions philosophiques fondamentales. Par exemple, si comme le disent Toombs (1987 : 236) et Carel (2013 : 12), la « réalité de la maladie » se trouve dans l’expérience subjective du patient, comment un médecin peut-il la comprendre ? L’empathie est-elle même possible en ces termes ?

 

[1] Traduction personnelle.