Conférence "De la monade à la monère: élaboration d'une entité biologique simple" par Caroline Angleraux (Université Paris 1, IHPST, Université de Padoue)

dans le cadre de l'atelier LAGON.

Lagon

Résumé

En 1827, le naturaliste français Pierre Jean François Turpin publie un article intitulé « Observations sur quelques végétaux microscopiques, et sur le rôle important que leurs analogues jouent dans la formation et l’accroissement du tissu cellulaire », et écrit en guise d’épigraphe : « La variété dans l’unité, Leibnitz ». Cette référence lie la théorie cellulaire globuliste de Turpin aux thèses monadologiques de Leibniz relatives à la perception ; de prime abord assez étonnante, cette épigraphe témoigne aussi du contexte d’émergence de la théorie cellulaire et rappelle que la cellule, entité vivante simple, n’est pas seulement le résultat d’une découverte empirique sous le microscope, mais aussi celui d’une tradition métaphysique et spéculative qui a travaillé les mentalités de longue date.
 
En effet, après la mort de Leibniz, un courant interprétatif a rapidement entendu la monade comme une entité simple douée d’une activité intrinsèque propre aux êtres vivants. De Christian Wolff à Oken, en passant par Baumgarten, Kant ou Schelling, la monade désigne ainsi l’unité vivante simple caractérisée par une complexité intrinsèque ; c’est d’ailleurs par ce contenu complexe que la monade est une entité simple. Parallèlement à cette interprétation intensive de la simplicité monadique, la monade et sa simplicité s’insèrent aussi dans une conception compositionnelle dans laquelle, pour des naturalistes comme Bonnet, Otto F. Müller ou Oken, elle désigne une entité vivante simple active qui se combine avec d’autres, semblables, pour réaliser une structure vivante plus complexe. En combinant ainsi une acception intensive et une acception compositionnelle de sa simplicité, la monade développe un lexique de l’entité biologique simple qui a à la fois influencé, nourri et troublé la réception du concept de cellule, et dont la syntaxe connaît peut-être son acmé dans la monère développée par Haeckel.
 
Ainsi, à travers quelques études de cas, il s’agira de voir comment la monade leibnizienne a été naturalisée et comment cette naturalisation a déplacé son contenu conceptuel en tant qu’entité simple. L’objectif sera alors de montrer comment le sens naturalisé de la monade, la cellule et la monère ont instancié l’idée d’une entité vivante simple et comment, dans ces contextes conceptuels, simplicité, complexité et vivant s’articulent.