Rencontres Paul Ricœur · La fragilité humaine

Un temps de réflexion pluridisciplinaire autour de la fragilité humaine, thème inspiré par l’œuvre du philosophe rennais Paul Ricœur et appliqué aux grands problèmes du monde contemporain.
Jeudi 17 et vendredi 18 novembre 2022 aux Champs Libres
Jean-Luc Bonduau (https://www.jeanlucbonduau.com), avec son aimable autorisation

À l’exaltation contemporaine de la puissance, illustrée par les utopies techniciennes et le culte de l’individu roi, Paul Ricœur oppose la "fragilité humaine".
Il veut parler d’abord de la fragilité de la vie humaine : fragilité du corps mais autant, sinon davantage, fragilité affective, car l’homme est corps et âme, et sa vie est celle d’une personne en devenir.
Aussi s’inquiète-t-il encore de la fragilité de l’humain en l’homme. L’enfance importe alors dans la mesure où elle contient en germe tout ce qui fait de l’homme un homme : l’histoire, le langage, le symbole, l’accueil du visage étranger.
Une dernière fragilité apparaît cependant ici : la fragilité des institutions humaines. C’est le cas des institutions symboliques mais aussi des institutions politiques et plus particulièrement des institutions démocratiques – les seules qui préservent l’humanité de l’homme. Or ces fragilités mêmes, selon Ricœur, nous obligent : elles en appellent à la solidarité et à la responsabilité de tous. L’homme fragile, ainsi, suppose l’"homme capable".
Le soin, la parole et l’action en témoignent dans les trois grands domaines explorés dans ces rencontres au cours desquelles des philosophes dialogueront avec des médecins, des psychologues, des responsables politiques ainsi qu’avec des hommes de théâtre et des poètes.

Paul Ricœur (1913-2005) a grandi à Rennes. Il est aujourd’hui un philosophe lu dans le monde entier. Son œuvre associe une investigation de la condition humaine, une exploration des ressources du langage et une interprétation critique des héritages. Le combat pour le dialogue des cultures ne fait qu’un pour lui avec la conviction, maintes fois réaffirmée, que le plus court chemin entre soi et soi passe par l’autre.

Les Rencontres Paul Ricœur ont vocation à faire entrer la philosophie dans la cité. Organisées tous les deux ans par l’Université de Rennes 1 avec les Champs Libres, elles sont un temps de réflexion pluridisciplinaire autour d’un thème inspiré par l’œuvre du penseur et appliqué aux grands problèmes du monde contemporain.

Image d'illustration : Jean-Luc Bonduau, avec son aimable autorisation

Programme des Rencontres

Jeudi 17 novembre

14h : Ouverture

  • Corinne Poulain, Directrice des Champs Libres
  • Nathalie Appéré, Maire de Rennes
  • David Alis, Président de l'Université de Rennes 1
  • François Calori, Directeur de l'UFR de Philosophie de l'Université de Rennes 1

14h15 : Présentation des Rencontres : Homme fragile, homme capable, homme augmenté,

par Jérôme Porée, professeur de philosophie à l’Université de Rennes 1 et auteur notamment de L’existence vive. Douze études sur la philosophie de Paul Ricoeur (PUS, 2017)

Fragilité de la vie humaine

15h : L’épreuve de la maladie, par Jean-Philippe Pierron

La maladie est une expérience humaine, trop humaine. On a tendance à y voir une simple parenthèse dans une existence mais, malade, le sujet humain continue d’exister, bien qu’à une autre allure. En ce sens, la maladie n’est pas seulement un fait biologique, elle est encore un événement biographique. C’est l’épreuve même de l’humain découvrant sa propre fragilité mais aussi, et dans la même mesure, les capacités qui préservent son humanité et dont font partie avant d’autres la communication, la parole et le récit.

Jean-Philippe Pierron est professeur de philosophie à l’Université de Bourgogne et auteur notamment de Philosophie du soin (Hermann, 2021)

16h : La possibilité de la folie, par Philippe Cabestan

Se pourrait-il qu’un jour, à la suite d’un événement particulièrement douloureux, je sombre à mon tour dans la folie ? Rappelons-nous : le 3 janvier 1889, à l’âge de quarante-quatre ans, Friedrich Nietzsche croise une voiture dont le cocher fouette violemment le cheval. Le philosophe allemand s’approche de l’animal, enlace son encolure et éclate en sanglots. Il meurt dix ans plus tard, le 25 août 1900, sans avoir retrouvé la raison. On dira peut-être que l’homme était particulièrement fragile et qu’il donnait déjà auparavant des signes de folie. Pourtant sommes-nous si solides que cela ? Qu’est-ce qui nous protège d’un pareil effondrement ?

Philippe Cabestan est professeur de philosophie en classes préparatoires aux grandes écoles et auteur notamment de Tomber malade, devenir fou (Vrin, 2021)

 

17h : Soin du corps, soin psychique, soin de la personne : les leçons de la clinique

Que nous nous sentions interpelés par le fragile et qu’un tel sentiment soit au principe de notre responsabilité à l’égard d’autrui, c’est ce dont témoigne par excellence l’acte de prendre soin. Cet acte lui-même cependant n’atteint son but que s’il reconnaît l’autre comme une personne dotée d’une existence propre. Une médecine de plus en plus scientifique et technique ne peut l’ignorer : il n’est de clinique que du singulier. Sa fragilité d’ailleurs n’annule pas toutes les capacités de la personne et c’est ce que voudraient montrer, en se fondant sur leur expérience, le médecin et la psychologue sollicités par les deux philosophes qui les interrogent.

Le passage par l’acte avec des adolescents atteints de diabète, par Marc de Kerdanet, médecin au CHU de Rennes

avec la participation de Jacqueline Lagrée, professeur de philosophie à l’Université de Rennes 1 et auteur notamment de Le médecin, le malade et le philosophe (PUR, 2002)

Prendre le temps avec un enfant affecté par la maladie grave, par Nicole Porée, psychologue au CHU de Rennes

avec la participation de Philippe Cabestan, professeur de philosophie en classes préparatoires et auteur notamment de Tomber malade, devenir fou (Vrin, 2021)

18h30 : Quarante minutes pour être toujours debout, par Massimo Dean, Yvon Le Men et Arnaud Méthivier

Cet événement consacre une aventure théâtrale commencée en 2019. Trois ans durant, Massimo Dean est allé à la rencontre de personnes vivant dans les marges de notre société. Des récits de leurs vies singulières, Yvon le Men a fait des poèmes qui leur ressemblent et qu’ils ont accepté d’incarner sur scène. Six d’entre eux seront présents aux Champs Libres avec Arnaud Méthivier, qui a créé la musique accordée à leurs fêlures et à leurs fiertés secrètes. Un même désir anime le metteur en scène depuis toujours : celui d’un nouveau monde. Il est concentré dans les quarante minutes de cette oeuvre où se montrent ensemble la fragilité des corps et la force d’un langage qui assure leur dignité.

Mise en scène : Massimo Dean - Texte : Yvon Le Men - Création musicale : Arnaud Méthivier - Avec Katy B., Jérôme J., Myriam J., Thomas Laffon, Emmanuelle Le Bigot, Marc Sparfel - Compagnie Kali&Co
Vendredi 18 novembre
Fragilité de l’humain en l’homme

9h : Avoir son enfance devant soi, par Michaël Foessel

S’il n’a pas développé une théorie de l’enfance, Paul Ricoeur a longuement médité le sens des commencements. Pour lui, l’origine n’est jamais seulement derrière nous, nous pouvons encore nous la réapproprier à la manière d’un avenir possible. C’est pourquoi l’enfance, loin d’être un âge révolu de la vie adulte, peut être envisagée elle-même comme étant devant nous. Si l'humain est le seul vivant dont on dit qu’il peut « retomber en enfance », il a aussi la puissance, à tout âge, de s’élever à l’enfance.

Michaël Foessel est professeur de philosophie à l’École polytechnique et auteur notamment de Le temps de la consolation (Seuil, 2015)

10h : Hospitalité : la naissance symbolique de l’humain, par Gilbert Vincent

L’hospitalité est la plus haute manifestation de notre commune humanité. Nous le savons, et la littérature avive ce savoir : ouvrir sa porte, c’est s’ouvrir à l’altérité, découvrir autrui et se découvrir autre, transformé soi-même par la rencontre. C’est ce que montre, en négatif, le récit, chez Homère, de l’intrusion d’Ulysse chez Polyphème ; et en positif le récit, dans Les Misérables, de l’accueil de Jean Valjean par Mgr Bienvenu. A la lumière de l’idée que la terre doit être bonne à habiter pour tous, il nous faut nous interroger sur les raisons de nos peurs face aux étrangers, aux migrants en particulier, et nous demander comment solidarité et générosité pourraient irriguer nos pratiques personnelles et institutionnelles.

Gilbert Vincent est professeur de philosophie à l’Université de Strasbourg et auteur notamment de Hospitalité : la naissance symbolique de l’humain (PUS, 2015)

11h : L’homme, ni dieu ni bête, par Francis Wolff

Nous ne savons plus qui nous sommes, nous autres humains. Nous avons perdu les deux repères qui nous permettaient de nous définir traditionnellement, entre les dieux et les bêtes. D’un côté, les progrès de la médecine et des neurosciences alimentent le rêve post-humaniste qui veut faire de nous des dieux promis à l’immortalité par les vertus de la technique. D’un autre côté, les progrès de la biologie et de l’éthologie alimentent l’utopie antispéciste qui entend nous fondre dans la vaste communauté morale des animaux. Face à ces deux utopies symétriques, est-il encore possible de définir la spécificité de l’humanité ? Et quel sens donner encore au vieux rêve humaniste ?

Francis Wolff est professeur de philosophie à l’École Normale Supérieure et auteur notamment de Notre humanité (Fayard, 2010) et Trois utopies contemporaines (Fayard, 2017)

Fragilité des institutions humaines

14h : Fragilité des institutions politiques, par Olivier Mongin

La politique n’est-elle que la guerre continuée par d’autres moyens ? Le pouvoir politique a-t-il nécessairement la forme de la domination ? Les institutions politiques elles-mêmes sont-elles par nature hostiles à la diversité des convictions et des formes de vie ? C’est la réponse négative qu’elles apportent à ces questions qui fonde les sociétés démocratiques : le droit l’emporte en elles sur la force, la liberté sur la contrainte, la discussion sur la soumission. Cette réponse même accuse certes une fragilité que révèlent les conflits qui les traversent et y rendent si difficile la recherche du consensus. Le conflit cependant a ses vertus. L’erreur serait de lui préférer l’arbitraire du despote, la compétence muette de l’expert ou la rationalité supérieure de la science économique.

Olivier Mongin est éditeur, ancien directeur de la revue Esprit et président de l’Association Paul Ricoeur ; il prépare un livre sur « le paradoxe politique »

15h : Pour une politique de la fragilité, par Marie Garrau

Comment répondre politiquement à la fragilité ? Bien souvent, cette question est réduite à celle de savoir quels dispositifs peuvent réparer ou compenser les situations dans lesquelles se trouvent certains groupes sociaux particuliers. Contre cette manière commune d’aborder le problème, on peut penser qu’une politique de la fragilité : a) s’adresse à tous et non seulement à quelques uns ; b) concerne de façon centrale les institutions démocratiques et leur organisation ; c) repose non seulement sur les institutions mais encore sur des dispositions ou un ethos qu’il importe de développer parmi les citoyens.

Marie Garrau est professeur de philosophie à l’Université Paris 1 et auteur notamment de Politiques de la vulnérabilité (CNRS Éditions, 2018)

16h : Les lumières de la ville, dialogue entre Edmond Hervé et Olivier Mongin

« La cité est fondamentalement périssable, sa survie dépend de nous », déclarait Paul Ricoeur en 1991 dans un entretien où il diagnostiquait la « crise du politique ». Il ne séparait pas, ce disant, les deux sens du mot « cité » : d’un côté, la société organisée en État, de l’autre, la ville. La crise du politique va de pair, en effet, avec une crise de la ville qu’alimentent l’inégalité, la pauvreté et l’exclusion, et dont l’embrasement des banlieues au début des années 2000 reste le symptôme le plus visible. Est-il possible de résoudre cette crise et de parler sans ironie des lumières de la ville ? C’est à cette question que tenteront de répondre Edmond Hervé, ancien ministre, ancien sénateur et maire de Rennes de 1977 à 2008, et Olivier Mongin, philosophe et auteur notamment d’un ouvrage sur « la condition urbaine ».

17h : Conclusion : Entretien filmé de Paul Ricoeur avec Laure Adler

En 1997, Paul Ricoeur, alors âgé de 84 ans, reçoit Laure Adler dans sa maison de Châtenay-Malabry. Leur entretien croise à plusieurs reprises le thème de ces Rencontres. Il y est question à la fois de la fragilité de la vie humaine, de la fragilité de l’humain en l’homme, et de la fragilité des institutions humaines et en particulier des institutions politiques.

Images : Jean-Luc Bonduau

« Je crée […] pour tenter de dire la blessure et la surabondance. Voilà ma quête incessante qui à chaque fois devant la nudité de la page blanche me pousse à respirer plus large. Peindre, c’est habiter cette fragilité, donner ce qui m’échappe, accepter d’être dérouté, parfois dans le plus vulnérable de mon être ; accueillir, éveiller, susciter. »